Don d’organes : la clé est l’hôpital, pas le prétendu manque de générosité des citoyens
Le Dr Rafael Matesanz est l’ancien directeur de l’Organisation nationale des transplantations (ONT), l’agence espagnole exclusivement chargée des activités de prélèvement d’organes et de greffe. Il est également reconnu comme l’architecte du modèle espagnol de don d’organes, qui a fait de l’Espagne le leader mondial dans ce domaine depuis plus de trois décennies.

Dans un article publié récemment, il revient sur l’augmentation du taux d’opposition au don observée ces dernières années en Espagne. Une analyse particulièrement éclairante, qui mérite de nourrir la réflexion sur les leviers permettant de relancer l’activité de transplantation en France.
Quatre enseignements principaux peuvent en être tirés.
1. L’essentiel du don se joue à l’hôpital
Selon Rafael Matesanz, « l’acceptation ou l’opposition des proches des donneurs décédés dépend moins de leurs convictions initiales que de la manière dont le don d’organes leur est présenté et de la compétence et de l’engagement des professionnels qui conduisent ces entretiens ».
Cette analyse rejoint les conclusions partagées par de nombreux experts et acteurs du don ayant contribué à l’élaboration de la Déclaration de Paris.
Si l’information et la sensibilisation des citoyens restent nécessaires, l’essentiel du don se joue à l’hôpital : dans le soutien institutionnel apporté à cette activité, dans l’organisation des équipes de coordination, leur formation, leur disponibilité et leur engagement.
Autrement dit, le succès d’une politique de prélèvement et de transplantation dépend d’abord du fonctionnement du système de soins, bien plus que de l’évolution des attitudes du public. Cela invite à dépasser l’idée reçue selon laquelle la sensibilisation des citoyens constituerait le principal levier d’action pour augmenter le don. « Je n’ai jamais cru aux campagnes de promotion du don d’organes. Elles ne font que convaincre ceux qui le sont déjà », déclarait récemment Rafael Matesanz dans une autre ITW.
Attribuer l’insuffisance des résultats des politiques de greffe au supposé manque de générosité des citoyens est inexact et trompeur. « Le nombre de donneurs dans un hôpital, une région ou un pays dépend avant tout de la manière dont les donneurs potentiels sont identifiés, recensés et accompagnés, bien plus que des dispositions de la population elle-même ».
2. L’évolution des prélèvements sur des donneurs décédés après arrêt cardiaque
L’autre transformation majeure du modèle espagnol concerne l’évolution des types de donneurs prélevés.
Plus de la moitié des donneurs y sont désormais décédés après arrêt cardiaque contrôlé (DDAC). En France, ces donneurs ne représentent en 2025 qu’environ 17 % des donneurs décédés.
Cette stratégie volontariste de développement du DDAC a conduit en Espagne à un élargissement majeur du recensement des donneurs potentiels : diversification des lieux de recensement, implication d’un plus grand nombre de services hospitaliers et extension du profil des donneurs potentiels. Les équipes de coordination espagnoles recherchent désormais des donneurs potentiels dans l’ensemble des services hospitaliers où des patients décèdent, et plus seulement dans les unités de soins critiques.
3. Une hausse du taux d’opposition liée à l’élargissement du recensement
Selon Rafael Matesanz, l’augmentation du taux d’opposition observée ces dernières années en Espagne – passé de 13 % en 2017 à 20 % en 2024 (37 % en France) – est en grande partie la conséquence directe de ces pratiques plus proactives et plus larges de recensement des donneurs potentiels et de sollicitation des proches.
Autrement dit, plus un système identifie et approche de donneurs potentiels dans des contextes variés, plus il rencontre mécaniquement de l’opposition, dont l’augmentation reflète dans ce contexte davantage l’élargissement du périmètre des situations dans lesquelles le don est proposé qu’une évolution défavorable des attitudes de la population.
Ce phénomène constitue donc le revers attendu d’une politique volontariste de développement du don, visant à ne laisser passer aucune opportunité de prélèvement.
4. Ne pas se tromper d’indicateurs pour évaluer une politique publique de prélèvement et greffe
Rafael Matesanz rappelle que les indicateurs les plus pertinents pour évaluer la performance d’un système de transplantation restent le nombre de donneurs effectivement prélevés – 52 donneurs par million d’habitants en Espagne, 28,5 en France – et le nombre total de greffes réalisées.
Le taux d’opposition, en revanche, peut être facilement influencé par les pratiques des équipes. Il peut par exemple être artificiellement abaissé si certaines familles ne sont pas sollicitées lorsque l’on anticipe un refus, au prix, inévitablement, d’une diminution du nombre de prélèvements.
Un exemple récent illustre les limites de cet indicateur. Un article de presse intitulé « Don d’organes : Oh les Marseillais, encore un effort ! », se félicite en janvier 2026 de la baisse du taux d’opposition à Marseille, passé de 61 % en 2023 à 45 % fin 2025. Il s’avère que, dans le même temps, le nombre de greffes réalisées à l’AP-HM a diminué d’environ 15 % ! Présenter la baisse de l’opposition comme un progrès alors que le nombre de greffes a fortement diminué relève de la désinformation sur la réalité des résultats.
Derrière ces indicateurs, il y a surtout des patients en attente. Pour eux, la question est celle de la vie ou de la mort.
En France, près d’un millier de personnes sont décédées en 2025 faute d’avoir pu être greffées à temps. En Espagne, où l’organisation du prélèvement est beaucoup plus efficace, les décès de patients en attente de greffe sont devenus l’exception. Les délais d’attente de greffe n’excèdent pas quelques mois, alors qu’ils sont de plusieurs années en France.
Informer est bien sûr nécessaire. Mais la sensibilisation ne remplacera jamais une organisation hospitalière efficace. Si la France veut réellement relancer son plan greffe pour éviter un nouvel échec, des milliers de vies gâchées ou perdues, des coûts de santé en excès considérables liés au recours évitable à la dialyse, elle doit, comme l’Espagne il y a plus de 30 ans, faire le choix politique de prioriser le prélèvement et la greffe dans tous les hôpitaux.
📍 Voir le récent communiqué commun des associations de patients et des sociétés savantes : L’échec programmé du Plan Greffe 2022-2026 impose des décisions urgentes
📍 Voir aussi le rapport réalisé par le Dr Esméralda Luciolli pour Renaloo dans le cadre de notre contribution au plan greffe : “Prélèvement et greffe rénale : les enseignements du « modèle espagnol”


